Freeze ! Pourquoi ne pas bouger

Agir. Il faut agir. Mais ce "il faut" parfois nous paralyse. Est-ce que nous en avons vraiment envie ? Est-ce que nous y parvenons ? Pourquoi restons-nous immobiles quand "la maison brûle" ?

Le mois dernier j’ai suivi une journée de formation sur les bases de la théorie polyvagale, qui explore les comportements humains en s’intéressant au fonctionnement de notre nerf vague.

J’y ai réalisé que l’alternative que j’identifiais dans ma newsletter précédente, fight or flight (combattre ou s’enfuir) consistait dans les deux cas à une mise en mouvement qui entre dans la catégorie “sympathique” du fonctionnement du nerf vague. Un mode qui est à la jonction de deux autres modes :

  • “dorsal “ : c’est la sidération, l’effondrement, le repli

  • ”ventral” : c’est le mode “en sécurité” qui permet d’agir sereinement.

Attaquons-nous donc, après “fight” et “flight” à une autre réaction : freeze !

En explorant différents types d’immobilité :

1/ Ne pas bouger… pour sauver sa peau

2/ Ne pas bouger, pour se ressourcer

3/ Ne pas bouger, pour repartir autrement

4/ Ne pas bouger, pour mieux viser

Et si tu veux toi aussi faire une pause pour interroger ta posture, pour être plus efficace dans l’action, parlons-en !

1/ Ne pas bouger… pour sauver sa peau

“Faire le mort”, c’est une stratégie qui au premier degré est appelée thanatose.

C’est le mode de l’opossum qui, en cas de danger, fait le mort. Vous connaissez Crash et Eddie dans l’Age de Glace ? Dans la vraie vie, l’opossum de Virginie pratique effectivement la thanatose défensive, qui consiste à faire semblant d’être mort lorsqu’il est menacé, et c’est un peu plus crade que dans le dessin animé…

Son corps devient mou, sa respiration semble s’arrêter, ses intestins se vident, sa langue sort et il bave. Leur corps se fige et se montre insensible au toucher, yeux ouverts mais immobiles. Les prédateurs, qui s’intéressent aux proies vivantes, passent leur chemin. Et lorsque l’opossum sent que le danger est passé, il "revient à la vie" - en une minute ou parfois après quelques heures - et se met en sécurité.

Cette réaction est physiologique, et involontaire : son système nerveux déclenche une cascade de substances neurochimiques et d'hormones qui affectent le fonctionnement du cerveau, ainsi que des organes dans tout le corps. D’autres animaux réagissent de la sorte : certains serpents, comme les couleuvres. Des oiseaux le font aussi, des poissons, ainsi que certains insectes, comme les coléoptères.

C’est aussi une stratégie de survie chez les humains, également involontaire :

Il y a la sidération, en cas d’agression, qui laisse parfois dubitatifs ceux qui n’ont jamais été confronté à une telle situation (“pourquoi ne t’es-tu pas défendue ?”), ou alors, le corps qui lâche, l’évanouissement.

Et puis, la sidération, ce peut-être une réaction du mental face à la complexité du monde ou à la lourdeur des enjeux…Voir l’excellent sketch de l’humoriste Karim Duval “Sidéraction”

En résumé : quand on n’a pas l’énergie : tout arrêter, ce peut être le corps qui le décide, parfois c’est une stratégie de repli sur soi.

Mais ce peut être une décision consciente et louable quand on en ressent le besoin.

2/ Ne pas bouger : pour se ressourcer

Évidemment, ne pas bouger, c’est nécessaire face à l’épuisement (Et l’on parle de ce sujet dans la newsletter d’octobre). C’est aussi très utile pour pouvoir se remettre en mouvement.

C’est ma stratégie du hamac.

Bon je sais, nous ne sommes plus en été, les hamacs sont rangés (le mien en tout cas), mais il peut être tout aussi bien remplacé par un bon canapé : pour se poser, se déposer.

Non pas avec une “intention de lâcher prise” cette injonction contradictoire à “vouloir arrêter de tout contrôler” qui fait de certain·es d’entre nous des stakhanovistes de la méditation de pleine conscience.

Je n’ai rien contre la médiation, je pratique aussi. Mais tellement de choses ayant déjà été écrits sur ses bienfaits, je voudrais vous parler d’autre chose :

De ces moments de flottement, à la limite du sommeil. Cette phase où l’on ne se concentre sur rien, où l’on se laisser errer dans des limbes et où, justement parce qu’on ne le cherche pas, on trouve le flow, un état de résonance. Et parfois l’inspiration.

En tout cas, c’est ainsi que je fonctionne : les idées nouvelles, je ne les trouve pas à coup de post-it, je les laisse émerger d’un lointain subconscient… ou venir à moi depuis l’inconscient collectif. Pour cela, il faut se déposer en soi, et la posture du hamac, enveloppante, est selon moi la plus propice à cette sédimentation intérieure.

3/ Ne pas bouger, pour repartir autrement

En théâtre d’impro, il y a un jeu que j’aime beaucoup : “freeze” : Il s’agit d’un exercice d’improvisation autour du corps et de l’intention de jeu.

Le corps doit être en mouvement, parfois plus exagérément que dans nos quotidiens où nous prenons bien garde à ne pas être trop ridicule.

Lorsque la meneuse ou le meneur de jeu tape dans les mains, les deux personnes qui jouent sur scène se figent. Dans des postures parfois acrobatiques (c’est encore plus drôle). Un comédien ou une comédienne “en réserve” prend alors la place d’un des deux protagonistes, dans la même posture…

Et les deux personnes en jeu redémarrent une impro… totalement différente !

Se figer ici, c’est permettre un arrêt sur image, que d’autres regardent, ils peuvent alors “déplacer le cadre” et envisager la suite avec d’autres perspectives.

Filons la métaphore : Si tout va trop vite, il y a nécessité de faire des arrêts brusques, ou en tout cas nets, histoire de voir les obstacles et d’envisager la meilleure trajectoire pour les contourner, pas forcément la plus évidente mais la plus imaginative : en impro, ce n’est pas “la première idée qui est la bonne”, mais la deuxième !

Se figer puis switcher vers une autre histoire à vivre, à raconter, on n’y arrive pas sans un peu d’entrainement…

Reco lecture :

Le fait que nous vivions dans un monde où tout va de plus en plus vite : cela a été théorisé par Paul Virilio, et plus récemment le philosophe et sociologue allemand Hartmut Rosa qui étudie notre rapport au monde. Et savez-vous quel est la suite de sa réflexion après son ouvrage Accélération – une critique sociale du temps (La Découverte, 2013) ?

La résonance.

Présentation du livre sur le site des éditions La Découverte

Et je suis infiniment touchée par le développement de cette pensée qui décrit un rapport quasi vibratoire au monde : la résonance n’est pas qu’une affaire d’intellect, quand on est “en résonance” avec un groupe (il en a fait un ouvrage passionnant sur la résonance en pédagogie), cela se sent, le corps est impliqué.

Un résumé détaillé de Hartmut Rosa, Pédagogie de la résonance. Entretiens avec Wolfgang Endres, Ed. Le Pommier, 2022 sur le site Cairn.info)

4/ Ne pas bouger, pour mieux viser

Outre la fonction “reprendre ses forces”, un moment de pause, un moment suspendu est parfois la condition de réussite… dans l’action.

Sophie Marceau dans “Une femme de notre temps”, 2022
Crédit photo : Moby Dick Films

Si j’ai intitulé cette newsletter “l’Arc et le Hamac”; c’est que, si je pratique le hamac avec grand plaisir depuis des années, je pratique aussi le tir à l’arc, depuis quelques mois.

Dans cet apprentissage, les entraineurs nous disent parfois – souvent : “trop vite !”

En effet, une fois que l’on a visé puis bandé l’arc, la main calée sur le visage selon un repère personnel, il faut attendre trois secondes avant de tirer.

C’est long trois secondes. En apnée. Mais ce sont celles qui permettent d’atteindre la cible. Trois secondes de tension, puis on lâche. Et on respire à nouveau.

Je suis en train d’explorer ce que ces trois secondes m’apportent…

Je vous en dirai plus très prochainement !

“Le paradoxe au tir à l'arc, c’est qu’on est à la fois dans le contrôle et dans le lâcher. Et c’est ce qui merveilleux. C’est-à-dire que si on arrive vraiment à ces deux états là, on peut fermer ses yeux et on atteindra sa cible.”

Sophie Marceau, interviewée sur le site de la Fédération française de tir à l’arc, lors de la sortie du film « Une femme de notre temps », en 2022.

Qui je suis ?

Coach et consultante en communication, je suis plume porte-voix pour les personnes et organisations engagées.

Dans cette newsletter, je pars des constats issus de ma vie personnelle et professionnelle pour partager des outils au service de l’action dans un monde qui en a besoin. Je pose aussi les bases de mes réflexions pour un essai que j’entends rédiger dans le courant de l’année 2026.

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L'Arc et le Hamac - La dynamique de nos engagements

Par Alexandra Fresse-Eliazord